De la manière de s’habituer à la surveillance

Histoire

Votre serviteur (moi-même) aimerait aujourd’hui vous parler de quelque chose d’un peu plus personnel. Voyez-vous – comme certains le savent – je vis actuellement en région parisienne. Au vue de l’actualité, depuis un peu plus d’une année, le climat y est particulier. Dans le coin, nous avons été touché par les événements récents, de manière plus ou moins personnelle. Comme vous. Comme partout en France. Comme les Bruxellois, vers qui je tourne souvent mes pensées et messages de soutien. Comme partout en Europe. Pourtant, il y a un truc en région parisienne, qui a commencé à s’insinuer, et qui, j’en ai l’impression, n’est pour le moment pas généralisé à toute la France. Mais qui m’inquiète suffisamment.

 

 

Avant les attentats perpétrés contre la rédaction de Charlie Hebdo, la France était déjà depuis des années au niveau rouge du plan Vigipirate, son plus haut niveau. Depuis 2005. Depuis 10 ans. Avec régulièrement et localement des  incursions au dernier niveau, le big boss, alerte écarlate. Les attentats en 2015 changeront un peu la donne, le nouveau big boss étant le plan alerte attentat. Que cet état d’alerte maximum ait été justifié ou non toutes ces années n’est pas ici le sujet, même si c’est matière à débat. Un de ces principaux effets a cependant été de nous habituer à une certaine présence policière et militaire. Dans les aéroports, les gares, certains lieux “sensibles”.

Le truc, c’est que cette présence s’est énormément intensifiée depuis début 2015. Surtout en région parisienne, sans jamais vraiment diminuer. J’en discutais avec des amis provinciaux (#parigot), et nous avons constaté qu’à ce niveau, nos vies avaient été assez différentes. Plus janvier s’éloignait, plus la plupart de la France se détendait et les contrôles avec. Il y a sûrement eu un regain en novembre, vous me direz. Mais dans le même temps, je n’ai pas vu la présence policière, militaire et d’agents de sécurités diminuées significativement en Ile-de-France. Ce qui a eu pour conséquences directes, vues de mes yeux vus, une certaine tension dans les lieux publics et une fatigue perceptible de la part des personnes là pour nous protéger. Et des gens habitués à ouvrir leurs sacs, leurs manteaux, faire la queue à chaque fois qu’ils veulent entrer dans un centre commercial, une exposition, un salon, à voir des militaires armés dans un métro bondé. On est d’accord ou pas avec tout ça. Mais en fait peu importe, parce qu’on n’a pas vraiment le choix. Bien sûr que je vais me plier à la demande d’un agent de sécurité d’ouvrir mon sac avant de pouvoir faire mes courses. Parce que si je refuse, je vais ralentir la queue et embêter les gens derrière qui n’ont rien demandé. Parce que je sais bien que ce pauvre agent de sécurité fait son travail, et que je vois à sa mine qu’en ce moment il ne vit pas les journées les plus passionnantes de son boulot. Tout le monde fait en sorte que malgré tout ça, ça se passe au mieux.

 

 

J’en étais là de ma petite vie, quand je suis partie quelques jours à Prague. En bus. Juste avec moi-même. Et c’était hyper génial. Mais je ne suis pas là pour parler de mon voyage. Juste d’un point bien précis, très particulier, qui m’a laissé un goût amer dans la bouche. Et qui a un rapport avec les trois premiers paragraphes.

C’était la première fois que j’étais en République Tchèque, alors j’ai joué au touriste. J’ai visité tous les monuments, les palais, les musées, l’extérieur des jolies ambassades, les lieux touristiques animés. Et pendant un moment, quelque chose me gênait. Je n’ai pas réussi à mettre le doigt dessus avant de visiter le Château de Prague. C’est un château ancien, où les rois tchèques, les empereurs du Saint-Empire romain germanique ou encore les présidents de la Tchécoslovaquie, ont siégé. Mais aussi la résidence actuelle des présidents de République tchèque. Donc un lieu à l’histoire chargée, tout en étant aujourd’hui un pôle politique très important. Le Château de Prague en jette, quoi. Et ce Château est bien gardé. Gardes à l’entrée, militaires discrets mais à la présence visible. En y entrant, j’ai eu le réflexe de basculer mon sac à dos sur le côté, dans le but de l’ouvrir, en regardant les gardes à l’entrée. En une fraction de seconde j’ai réalisé que je m’apprêtais, d’une manière naturelle et complétement instinctive, à montrer que c’est bon, j’étais clean, à un garde qui n’avait pas l’intention de le vérifier. Il ne me regardait même pas. Je ne dis pas que c’était une passoire à incident. Comme déjà dit, les militaires étaient là. Mais d’une manière discrète. Et la fouille clairement pas la norme.

 

 

Je suis plutôt du genre à me rebeller contre l’autorité. Je ne suis pas très fan des mesures visant à réduire nos libertés, et mon seuil de tolérance sur ce sujet est très bas. J’estime faire partie des personnes informées sur mes droits, le fonctionnement politique de mon pays. Pourtant, insidieusement, contre tous mes principes et en très peu de temps, j’ai réalisé que j’avais totalement intégré qu’il était normal de vivre avec cette surveillance. Je sais qu’il existe des endroits biens pires de part le monde. Et je comprends – même si je ne suis pas d’accord – ce qui pousse un État à prendre certaines mesures. Ce n’est pas un caprice, entendons nous bien. J’ai juste pris conscience avec une grande clarté et une certaine violence que je ne m’étais pas du tout rendu compte de ce qu’il s’était passé.

 

 

Je pensais avec arrogance que la métaphore de la grenouille dans la casserole qui ne se rend pas compte que l’eau chauffe ne s’appliquait qu’aux autres. Qu’à cette masse anonyme qui n’essayait même pas de réfléchir. Alors que je me sentais détenir la bonne parole en écrivant des articles sur des œuvres qui sont, malgré tout, d’utilité publique.

Et non seulement on m’avait facilement fait intégrer comme normales des choses qui vont contre mes principes, mais en plus, je me suis rendue compte à ce moment que ça m’avait fatiguée. Depuis cette petite prise de conscience, ce petit goût amer reste tenace au fond de ma gorge. Ce n’est pas la garantie que je ne me fasse pas avoir à nouveau. J’espère juste qu’en parlant de cette expérience un peu désagréable, je participe à ce que suffisamment de gens restent lucides.

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H. Gray
Écrit par H. Gray

Bonjour à vous, mollusques de tous horizons. Ici je me nomme H. Gray et si je devais vénérer un dieu, ça serait Dionysos – et pas ce romain de Bacchus, faut pas déconner. Je vous parlerai séries télés, mode, littérature, dessins animés, parfois jeux vidéos ou choses insolites. Dans la vie, j’ai un diplôme de styliste/modéliste (oui, comme A.J) et je prends très au sérieux tout ce qui ne l’est pas. Ce blog est pour moi l’occasion de recommencer à écrire. Je voulais faire écrivain, en cinquième, puis journaliste. C’est une façon de renouer avec l’enfant à l’intérieur de moi. (Comment ça, je n’ai jamais cessé d’être en contact avec l’enfant à l’intérieur de moi ?)

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